« L'eau n'est montée que de quinze centimètres dans la cave. Ce qui nous a marqués, c'est ce qu'on a trouvé après : des crottes partout sur l'étagère du haut, et le sac de terreau éventré. » Ce témoignage d'un propriétaire de Saint-Maur-des-Fossés, boucle de la Marne, résume bien le phénomène. Une crue ne fait pas que mouiller une cave : elle déplace les rats. Quand les galeries et les réseaux se remplissent, les surmulots (Rattus norvegicus) abandonnent les berges et les parties basses des égouts, et ils montent. Vers les vides sanitaires, les caves, les garages, les cuisines de rez-de-chaussée.
Le Val-de-Marne est particulièrement concerné : la confluence Seine-Marne, les boucles de Saint-Maur, de Champigny-sur-Marne, de Joinville-le-Pont, de Nogent-sur-Marne et de Créteil, les quartiers bas de Villeneuve-Saint-Georges et d'Alfortville. Le département figure parmi les territoires les plus exposés d'Île-de-France au risque d'inondation par débordement, et chaque épisode significatif de la Marne — même une crue modeste, sans évacuation — se traduit par des appels pour des rongeurs dans les semaines qui suivent.
Ce guide détaille ce qu'il faut faire dans l'ordre : se protéger (la leptospirose est le vrai risque sanitaire), vider et nettoyer, désinfecter, puis refermer les accès avant la prochaine montée des eaux.

Pourquoi une crue pousse les rats dans les maisons
Le surmulot est un rongeur fouisseur et un excellent nageur, mais il ne vit pas sous l'eau. Ses terriers, creusés dans les talus de berge, sous les dalles et le long des réseaux d'assainissement, se noient en quelques heures lorsque le niveau monte.
Trois mécanismes se cumulent :
- La noyade des terriers de berge. Un terrier de surmulot se développe généralement dans les 50 premiers centimètres de sol. Une montée de la Marne de quelques dizaines de centimètres suffit à inonder un réseau entier de galeries sur les quais et les îles.
- La mise en charge des réseaux. Quand les collecteurs se remplissent, les rats qui vivaient dans les parties hautes des canalisations cherchent une sortie : regards, siphons de sol, canalisations d'eaux usées des pavillons. C'est le même chemin que celui décrit dans notre guide sur le rat qui remonte par les toilettes.
- La redistribution du territoire. Les colonies délogées ne disparaissent pas : elles se réinstallent plus haut, souvent dans un rayon de 100 à 200 mètres. Un pavillon avec une cave accessible, un tas de bois, un composteur ou un poulailler devient aussitôt une option crédible.
Il faut aussi retenir ceci : la décrue ne règle rien. Les rats installés dans une cave sèche et tranquille n'ont aucune raison de retourner dans une berge détrempée. La fenêtre de risque va de la crue jusqu'à 6 à 8 semaines après la décrue.
Le vrai danger sanitaire : la leptospirose
C'est le point sur lequel on transige le moins. La leptospirose est une maladie bactérienne due à des Leptospira, excrétées dans l'urine des rongeurs — le rat en est le réservoir principal en France métropolitaine. La bactérie survit plusieurs semaines dans une eau douce stagnante, une boue, un sol humide.
Selon Santé publique France et le Centre national de référence de la leptospirose (Institut Pasteur), la France métropolitaine enregistre de l'ordre de 600 à 900 cas déclarés par an, avec une incidence qui a nettement augmenté depuis les années 2010. Les activités en eau douce et le contact avec des eaux d'inondation sont des circonstances d'exposition identifiées. L'INRS la classe parmi les risques biologiques professionnels des égoutiers et des agents d'assainissement — et une cave inondée reproduit, en miniature, les conditions de leur poste de travail.
La contamination se fait par :
- une plaie, même minime (coupure, éraflure, crevasse des mains) en contact avec l'eau ou la boue ;
- les muqueuses (yeux, bouche, nez) par éclaboussures ;
- une peau longtemps immergée et macérée.
Les premiers signes apparaissent 4 à 14 jours après le contact : fièvre brutale, maux de tête intenses, douleurs musculaires, parfois yeux rouges. C'est souvent pris pour une grippe ou une gastro-entérite. Le message à retenir est simple :
Toute fièvre inexpliquée dans les deux semaines suivant le nettoyage d'une cave inondée doit être signalée au médecin en précisant l'exposition à de l'eau d'inondation. Un traitement antibiotique précoce change le pronostic ; une forme grave peut toucher le rein, le foie et le poumon.
On ajoutera deux autres risques, moins médiatisés mais réels après une crue : les salmonelloses par contact avec des déjections de rongeurs, et le hantavirus porté par le mulot sylvestre, surtout dans les zones péri-urbaines boisées.
Se protéger avant de descendre à la cave
Avant d'ouvrir la porte, on s'équipe. Ce n'est pas excessif : c'est exactement la recommandation faite aux agents d'assainissement.
- Des bottes de sécurité étanches montantes, jamais des baskets ni des sabots.
- Des gants de protection étanches à manchettes longues, type nitrile épais ou caoutchouc, et non des gants de jardinage en tissu.
- Des lunettes de protection anti-éclaboussures, indispensables dès qu'on utilise un jet d'eau : c'est le jet qui aérosolise la boue et projette aux muqueuses.
- Un masque FFP2 ou FFP3 si la cave est confinée, poussiéreuse ou moisie après séchage.
- Des pansements imperméables sur toute plaie, même une coupure de deux millimètres.
Après l'intervention : on se lave les mains et les avant-bras au savon, on rince les bottes à l'extérieur, et on ne mange, ne boit, ne fume jamais pendant le chantier.
Le protocole de remise en état, dans l'ordre
Nettoyer avant que l'eau ne soit partie, ou désinfecter sur une surface encore couverte de boue, c'est du temps perdu. L'ordre compte.
1. Pomper et évacuer l'eau restante
Dès que le niveau extérieur est redescendu sous celui de la cave, on évacue. Au-delà de quelques centimètres, une pompe vide-cave submersible avec un tuyau d'évacuation est plus efficace qu'un aspirateur à eau. Attention au point le plus souvent négligé : couper l'électricité de la zone au tableau avant toute intervention, et ne rebrancher qu'après vérification d'une installation sèche.
2. Sortir, trier, jeter
Tout ce qui est poreux et a été en contact avec l'eau d'inondation part : cartons, panneaux d'aggloméré, isolants souillés, matelas, sacs de croquettes, terreau, conserves bosselées, bouteilles dont le bouchon a été immergé. Les rongeurs se nourrissent et se cachent dans ce désordre : nos lecteurs trouveront le détail de cet angle dans l'article sur les cartons et bacs de stockage comme vecteur de nuisibles.
Les objets non poreux (métal, verre, plastique dur) se récupèrent après lavage et désinfection.
3. Nettoyer mécaniquement
On racle la boue à la raclette et à la pelle, on évacue en sacs fermés, puis on lave les sols et les 50 premiers centimètres de murs à l'eau et au détergent, à la brosse. Pas de nettoyeur haute pression dans un volume fermé : la brumisation de matière organique contaminée est précisément ce qu'on veut éviter. Si vous en utilisez un à l'extérieur, portez les lunettes et le masque.
4. Désinfecter
La désinfection n'a d'effet que sur une surface propre : la matière organique inactive les désinfectants. Une fois le sol rincé :
- eau de Javel diluée (environ un berlingot de 250 ml d'eau de Javel à 9,6 % dans 10 litres d'eau, soit une solution à ~0,5 % de chlore actif), appliquée, laissée agir 10 à 15 minutes, puis rincée ;
- ou un désinfectant virucide norme EN 14476 prêt à l'emploi pour les surfaces délicates ;
- aération maximale pendant et après, et jamais de mélange Javel + produit acide ou ammoniaqué (dégagement de chlore gazeux).
5. Sécher longtemps
Un sous-sol de pavillon met des semaines à sécher. Un déshumidificateur électrique pour 50 à 80 m² tourné en continu, portes de communication fermées et bac vidé tous les jours, accélère nettement la chose. Un sous-sol qui reste humide attire ensuite cloportes, poissons d'argent et scutigères — le sujet est traité dans notre article sur les nuisibles d'humidité des sous-sols.



